Shesly Python : faire du créole un outil d’accès à l’éducation et à l’information

Dans la société haïtienne, plusieurs femmes tentent d’apporter leur contribution à l’évolution du pays à travers des domaines variés. C’est le cas de Shesly Python, traductrice assermentée, créatrice de contenu et fondatrice de Verbum Labs & Consulting ainsi que de The Language Justice Forward. À l’occasion du mois de mars dédié aux femmes œuvrant pour l’épanouissement de leur discipline, la rédaction de Chokarella a rencontré cette professionnelle qui cherche à concilier plusieurs activités dans un contexte où rigueur et consistance restent les piliers du professionnalisme.

Originaire de Port-au-Prince, Shesly Python a obtenu son baccalauréat en 2016 après des études secondaires au Lycée Marie Jeanne. Elle intègre ensuite l’École Hôtelière d’Haïti pour étudier le Bar et la Restauration, tout en travaillant à la Ligue de Volley-ball de la région métropolitaine comme arbitre de table et juge de ligne.

Passionnée de lecture et de danse, elle estime rapidement que cette formation ne suffit pas pour atteindre ses objectifs. En 2017, elle commence des études en linguistique théorique et descriptive à la Faculté de Linguistique Appliquée de l’Université d’État d’Haïti. C’est durant ce parcours qu’elle débute l’enseignement au Collège Cœur Immaculé de Marie (CIM) en octobre 2019, influencée par l’un de ses professeurs.

“[..] J’ai toujours aimé l’éducation : petite, je jouais souvent au « professeur » avec mes amis et j’étais surtout professeure de grammaire. Mais je n’avais jamais vraiment envisagé de devenir enseignante. C’est surtout grâce à mon professeur Dr René Junior Fils que j’ai découvert ce parcours”, explique-t-elle.

Cette même année, elle commence également une activité de relectrice-correctrice et traductrice freelance, dans le but de rester active au sein de sa communauté. En enseignant, Shesly développe sa propre philosophie : “Ma philosophie de l’enseignement des langues est simple : la langue est un outil pour se connecter à soi-même et aux autres. Il faut choisir sa langue d’expression sans complexe et l’utiliser pour comprendre, partager et créer du lien avec les autres.”

Un moment marquant de sa carrière d’enseignante reste une conversation avec une élève sur l’importance de l’école. “Une de mes élèves m’a dit qu’elle n’avait pas besoin de l’école, parce que, selon elle, l’éducation n’était plus importante en Haïti et que l’on n’avait plus besoin de l’école pour réussir ou pour occuper des postes dans le gouvernement”, se souvient-elle. Cette remarque l’a rappelée à quel point il est crucial de valoriser l’éducation et d’inspirer les jeunes à croire en leur potentiel malgré les difficultés du système.

Le numérique, un canal de formation peu exploité en Haïti

Shesly Python poursuit ses études avec succès et termine son cursus linguistique en 2021. Dès 2023, elle met ses connaissances au service de la société, travaillant avec Creole Solutions, une entreprise de traduction basée aux États-Unis, et collaborant comme consultante pour LangajApp.

Convaincue que les médias et le numérique jouent un rôle essentiel dans la valorisation de la langue et de la culture, elle rejoint en 2024 l’équipe de Banj Media comme créatrice de contenu, pour disposer d’un canal de diffusion plus large. “Aujourd’hui, la majorité des gens dans le monde ont accès aux outils numériques, ce qui permet de diffuser des contenus rapidement et de toucher un public large, parfois réparti sur différents espaces géographiques”, précise-t-elle.

Pour Shesly, les réseaux sociaux deviennent un levier pour promouvoir la langue, sensibiliser à la culture et créer des échanges autour du patrimoine. “Par exemple ; certaines de mes vidéos sur les langues ont rencontré un grand succès sur la plateforme de Banj Media, ce qui montre que ces outils peuvent effectivement être utilisés pour éduquer, informer et valoriser le patrimoine linguistique haïtien.”

Elle puise son inspiration dans la culture haïtienne. “Ce qui m’inspire avant tout, c’est la culture haïtienne : ses croyances, ses mœurs et ses jeux. C’est cette richesse qui guide mes créations et me permet de partager des contenus authentiques et ancrés dans notre identité.”

Se former pour comprendre les enjeux contemporains

Pour approfondir sa compréhension des interactions entre humains et plateformes numériques, elle entame une spécialisation en Humanités Numériques, entre septembre 2024 et septembre 2025, avec une orientation en startup technologique, lors d’un programme conjoint entre l’Université de Limoges et l’Université des Mascareignes. “Cette formation s’inscrivait dans une démarche de redirection et d’élargissement de mon parcours professionnel”, affirme-t-elle.

En janvier 2026, elle prête serment près du Tribunal de première instance de Port-au-Prince comme traductrice experte, obtenant l’autorité pour traduire officiellement des documents administratifs. Le 20 février suivant, elle fonde sa propre startup, Verbum Labs & Consulting, après avoir identifié un problème récurrent dans la traduction des documents en Haïti. “En créant cette structure, je voulais répondre au besoin d’une traduction certifiée et professionnelle, mais aussi d’améliorer la communication des institutions et organisations avec les Haïtiens.”

Pour Shesly, toucher un peuple ne se limite pas à parler sa langue. “Il faut aussi comprendre sa culture, son histoire et ses particularités anthropologiques et ethnologiques. Cela implique de choisir avec soin les mots et les expressions, afin de communiquer de manière respectueuse, sans blesser, et surtout toucher le cœur et l’âme des personnes.”

Un autre objectif de cette entreprise est de connecter les personnes aux cultures et contextes derrière chaque langue. “Sa vision est de permettre aux gens de communiquer pleinement avec le monde. Il ne s’agit pas seulement de dépasser la barrière des langues, mais aussi de connecter les personnes aux cultures et aux contextes qui se cachent derrière chaque langue.”

La traduction, un métier exigeant

Shesly souligne que beaucoup considèrent à tort qu’être bilingue suffit pour être traducteur. “En réalité, ce n’est pas le cas. Elle demande des compétences spécifiques, comme la capacité d’analyser les textes, de comprendre les contextes culturels et de restituer fidèlement le sens dans une autre langue.”

Un bon traducteur doit être biculturel, voire pluriculturel, pour comprendre les nuances et réalités sociales liées aux langues. “C’est cette combinaison de compétences linguistiques, culturelles et analytiques qui fait la qualité d’un véritable travail de traduction”, explique-t-elle.

Elle observe que la société haïtienne est marquée par une diglossie sévère, source de nombreux préjugés. Selon elle, la linguistique peut contribuer à faire comprendre que toutes les langues ont la même valeur et à éduquer la population sur l’importance du créole dans le renforcement de l’identité nationale.

Pour Shesly, les langues ne sont pas une preuve d’intelligence ou de statut social. “En tant que science, la linguistique montre également qu’aucune langue n’est une preuve d’intelligence ou d’incapacité.” La traduction, de son côté, permet aux citoyens d’accéder à l’information, aux ressources et aux services souvent disponibles dans des langues étrangères. “Dans certains contextes, la traduction peut même sauver des vies, notamment dans les domaines médical, juridique ou administratif, en permettant aux personnes de comprendre leurs droits, leurs traitements ou les démarches qu’elles doivent entreprendre.”

Un engagement pour les droits linguistiques

Au-delà de son parcours académique et professionnel, Shesly est activiste pour les droits linguistiques. “Je suis profondément passionnée par les langues et par la question de l’accès aux services de base dans la langue maternelle. Mon rêve est de voir tous les Haïtiens avoir accès à une éducation de qualité, indépendamment de leur sexe ou de leur origine sociale.”

Elle cherche à réduire les barrières qui empêchent l’accès à l’information, à l’éducation et aux services dans la langue maternelle. “Que ce soit dans mes activités professionnelles ou dans mes engagements personnels, l’objectif reste le même : valoriser les langues, notamment le créole haïtien, et contribuer à construire une société où la langue n’est plus un obstacle, mais un pont vers la connaissance, les opportunités et la participation citoyenne.”

Grâce à sa formation, elle développe des compétences essentielles pour comprendre les rapports sociaux et les relations interpersonnelles. “Toutes ces compétences jouent aujourd’hui un rôle essentiel dans mon parcours professionnel. Elles m’aident dans mon travail d’enseignante de langues, de traductrice, mais aussi dans mes activités de journalisme et de création de contenus multimédias.”

Elle s’engage également dans plusieurs initiatives, notamment le réseau Endangered Languages Project et le projet Ready to Revitalize Grant, à travers lesquels elle organise ateliers et réalise un court documentaire sur la situation linguistique en Haïti.

Aujourd’hui, elle poursuit son action avec The Language Justice Forward, une structure visant à promouvoir la justice linguistique et la valorisation du créole haïtien, tout en s’intéressant à d’autres langues minoritaires ou discriminées. Elle ambitionne également d’élargir Verbum Labs & Consulting dans le domaine de la recherche pour enrichir la pratique professionnelle et la compréhension interculturelle.

Shesly Python a dû surmonter plusieurs obstacles dans une société compétitive et sexiste. “L’un des principaux obstacles a été le fait de devoir constamment me justifier pour prouver mes compétences. Parfois, certaines personnes s’attendent à ce que je reste silencieuse face à un manque de respect ou à des comportements inappropriés, simplement parce que je suis une jeune femme.” Elle souligne l’importance pour les femmes haïtiennes de se battre pour faire valoir leurs compétences, entreprendre et s’affirmer.

“Il leur faut d’abord un accès à l’information et à la formation sur l’entrepreneuriat et les compétences nécessaires pour réussir. Ensuite, il est important de leur offrir des opportunités de financement et de soutien concret. Mais au-delà de cela, il faut aussi les accompagner pour développer leur autonomie, leur courage et leur audace, afin qu’elles puissent chercher et trouver leur place dans la société avec confiance”, conclut-elle.

Par Youbens Cupidon © Chokarella

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