“Pibliye”, une réponse numérique au déficit d’archivage de la recherche universitaire en Haïti

En Haïti, l’accès aux travaux universitaires demeure un obstacle récurrent pour les étudiants et les chercheurs. Après leur soutenance, de nombreux mémoires de licence et de master restent difficilement consultables, faute de systèmes d’archivage centralisés et durables. C’est dans ce contexte qu’a été lancée la plateforme numérique « Pibliye », présentée comme une bibliothèque dédiée à la conservation et à la consultation des productions académiques haïtiennes. Les initiateurs du projet ont exposé leur démarche, leurs choix techniques et les enjeux liés à cette initiative lors d’une entrevue accordée à Chokarella.

Le point de départ du projet repose sur un constat partagé par ses fondateurs : « chaque année, des travaux de recherche de grandes valeurs sont réalisés dans les universités haïtiennes. Cependant, une grande partie de ses mémoires, reste peu accessible ». Cette situation affecte directement la continuité scientifique. En l’absence de visibilité sur les recherches antérieures, de nombreux étudiants entament leurs travaux sans pouvoir identifier les études déjà menées, ce qui complique la structuration du champ académique. Selon les initiateurs, “Pibliye” propose « un espace numérique ou les mémoires déjà soutenus peuvent être consulté avant le démarrage de nouveaux projets de recherche ».

Une solution pensée à partir d’un vécu académique

L’idée de la plateforme prend racine dans une expérience personnelle vécue à la Faculté de linguistique appliquée. Lors de la rédaction de son mémoire de licence, Mikerson Payant s’est retrouvé confronté à l’impossibilité de vérifier si son sujet avait déjà été traité. Une difficulté d’autant plus préoccupante que, rappellent les fondateurs, « le lecteur critique peut refuser un mémoire lorsque le sujet est redondant ».

À cette époque, les travaux existants étaient dispersés et peu accessibles. « Les mémoires n’étaient ni centralisés ni consultables », soulignent-ils. Dans ces conditions, un étudiant pouvait consacrer plusieurs mois à une recherche sans disposer de moyens fiables pour vérifier l’existant, avec le risque de voir son travail remis en question lors de la soutenance. Ce constat individuel met en évidence un problème plus large : une faiblesse structurelle dans la gestion et la diffusion des productions universitaires en Haïti, qui, selon les initiateurs, « limite la continuité scientifique, favorise la redondance des sujets et rend invisibles des années de recherche ».

Une plateforme construite progressivement

Fondé par Mikerson Payant, avec Richardson Saint-Jean comme co-fondateur, le projet s’appuie sur des profils issus de la Faculté de linguistique appliquée. Mikerson Payant poursuit actuellement des études à l’University of the People et situe son travail « à l’intersection des technologies numériques, des archives académiques et de l’accès ouvert au savoir ». Richardson Saint-Jean est titulaire d’un master en “French and Francophone Studies” obtenu à la Florida State University, avec un parcours orienté vers les lettres, la traduction, les études francophones et la recherche universitaire.

Le développement de “Pibliye” débute en janvier 2026 avec la mise en place d’une architecture technique dédiée à l’archivage académique. La plateforme repose sur une base de données structurée autour des métadonnées — auteurs, institutions, disciplines, années et types de documents — associée à un système de stockage sécurisé des fichiers.

La conception s’est déroulée en plusieurs étapes : élaboration du schéma de données, création d’un dépôt sécurisé, mise en place d’un moteur de recherche avec filtres académiques, intégration d’un système de consultation en ligne, puis ajout de mécanismes de contrôle, de journalisation et de gestion des droits. Une phase de tests et d’optimisation a ensuite permis d’envisager un déploiement progressif auprès du public universitaire.

Répondre aux limites de la diffusion du savoir

Les fondateurs de Pibliye identifient plusieurs freins à la diffusion durable du savoir universitaire en Haïti : l’absence d’archives centralisées et pérennes, l’accès limité aux bibliothèques universitaires, le faible niveau de numérisation des mémoires, ainsi que les risques de perte, de plagiat ou d’appropriation abusive. À ces difficultés s’ajoute « la faible visibilité internationale de la recherche Haïtienne », qui freine l’intégration des productions locales dans les circuits scientifiques globaux.

Pour répondre à ces enjeux, la plateforme permet aux auteurs et aux institutions de déposer leurs travaux ou des versions autorisées, qu’il s’agisse de résumés ou de versions modifiées ou validées. Les documents sont ensuite catalogués et indexés afin d’être consultables dans « un cadre académique strict ». Les responsables précisent toutefois que Pibliye « ne se substitue pas aux institutions universitaires », mais vise à faciliter la recherche, la consultation et la citation des travaux existants.

Cadre juridique et perspectives

La question du droit d’auteur occupe une place centrale dans le fonctionnement de la plateforme. Pibliye affirme respecter strictement la paternité des œuvres et les règles universitaires liées à la publication des mémoires. Les documents mis en ligne font l’objet d’une attribution claire des auteurs et des institutions, et des mécanismes de traçabilité et de signalement sont prévus en cas d’usage abusif. « Aucun document n’est publié sans un cadre explicite conforme aux normes académiques », précisent les fondateurs.

À court terme, les responsables de Pibliye souhaitent constituer une base documentaire fiable, sensibiliser les étudiants et les institutions à l’importance de l’archivage académique et poser un cadre juridique et éthique solide. À plus long terme, l’ambition est de faire de la plateforme une référence nationale pour les travaux universitaires haïtiens, de renforcer leur intégration dans les réseaux de recherche internationaux et de soutenir la recherche, l’enseignement et l’innovation scientifique en Haïti.

Malgré son lancement récent, les initiateurs indiquent que la plateforme a déjà contribué à une prise de conscience autour de la valeur des mémoires haïtiens et à une meilleure visibilité de travaux auparavant difficilement accessibles. Ils évoquent également l’ouverture d’un dialogue autour des questions d’archivage, de protection et de diffusion du savoir, ainsi que « l’émergence d’un outil conçu par et pour la communauté académique haïtienne ».

Vous pouvez consulter la plateforme Pibliye et accéder aux travaux universitaires disponibles en vous rendant sur le site officiel via ce lien

Par Ann-Olguetty Loodjenny Dieuve © Chokarella

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