Le jeune Haïtien Fegens Turnier fait partie des 16 lauréats retenus pour la sixième édition du programme « Líderes » de l’organisation Registre d’adresses Internet d’Amérique latine et des Caraïbes (LACNIC). La liste des projets sélectionnés a été publiée le 17 juin dernier sur le site officiel de cette organisation à but non lucratif.
Ce programme accorde un financement allant jusqu’à 1 500 dollars ainsi qu’un encadrement aux candidats dont les projets apportent de nouvelles connaissances dans le domaine de la gouvernance de l’information. Les thématiques concernées portent notamment sur les technologies émergentes, l’innovation durable, l’intelligence artificielle, la cybersécurité, la gouvernance multipartite, ou encore l’accès inclusif aux environnements numériques.
C’est dans ce cadre que Fegens Turnier, étudiant finissant à l’Université d’État d’Haïti (UEH), a choisi de travailler sur les inégalités d’accès au numérique. « Mon projet de recherche se focalise sur la fracture numérique que les femmes rurales subissent dans quatre départements du pays (Grand-Anse, Nippes, Sud, Sud-Est), estime-t-il. Aujourd’hui, le numérique est au centre de toutes nos activités entre autres politiques, économiques, sociales, éducatives. »
Pour lui, le numérique est à la fois un facteur d’inclusion et d’exclusion. Il souligne que les femmes rurales en Haïti connaissent une triple marginalisation. « Parce qu’elles sont des femmes, évoluent dans le milieu rural et expérimentent la pauvreté. Selon la Banque mondiale (2018), moins de 7 % des femmes en Haïti ont un accès régulier à Internet, l’un des taux les plus bas d’Amérique latine et des Caraïbes. Suivant ce constat, j’ai voulu documenter cette réalité et donner une voix à ces femmes trop souvent invisibilisées », explique-t-il.
L’étude s’appuiera sur des enquêtes dans seize communes, dont Saint-Jean-du-Sud, La Vallée-de-Jacmel, Jérémie et Miragoâne. Les objectifs portent sur l’évaluation du niveau d’accès à Internet et de l’usage du numérique par les femmes rurales, l’identification des obstacles sociaux, économiques et infrastructurels qui freinent leur participation aux espaces numériques, et la formulation de recommandations à l’intention des politiques publiques et des actions communautaires.
Selon Fegens Turnier, peu de recherches en Haïti intègrent une perspective de genre dans l’analyse de la fracture numérique. « Il existe très peu d’études scientifiques sur la fracture numérique en Haïti, cette recherche, elle, se distingue en plaçant au centre la question des femmes rurales. C’est l’une des premières tentatives d’explorer la fracture numérique en croisant les dimensions du genre. Elle vient combler un vide et contribuer à une meilleure compréhension de la réalité haïtienne », avance-t-il.
Pour mener son enquête, il prévoit des entretiens semi-directifs avec des femmes des départements ciblés ainsi qu’avec des responsables institutionnels, dont le directeur du CONATEL, l’autorité en charge de la régulation des télécommunications. « Pour les femmes, j’espère que cette recherche deviendra un levier de plaidoyer. Qu’elles puissent se sentir concernées, entendues, et qu’elles voient progressivement émerger des solutions qui réduisent leurs obstacles d’accès et leur permettent de bénéficier pleinement des opportunités offertes par le numérique », confie-t-il.
Le projet a démarré le 1er juillet et doit s’étendre sur trois mois. Le chercheur souhaite que ses conclusions puissent nourrir les décisions publiques, communautaires et celles des opérateurs de télécommunications. « Ma première attente est que cette étude serve de base pour nourrir les décisions communautaires, publiques et les stratégies des opérateurs. J’aimerais que les responsables des télécommunications considèrent les résultats comme un outil pour mieux comprendre les besoins réels des femmes rurales et pour adapter leurs offres », dit-il.
Concernant l’évolution du secteur, il observe des avancées mais aussi des limites. « Ces progrès traduisent la volonté de connecter davantage la population et de s’aligner sur les dynamiques régionales. Cependant, de l’autre côté, le secteur reste marqué par de profondes inégalités d’accès, le choix des opérateurs d’investir dans des zones que d’autres, un coût encore élevé des services, une faible qualité de la bande passante, ainsi qu’une vulnérabilité des infrastructures face aux catastrophes naturelles et aux crises sociopolitiques », explique-t-il.
Fegens Turnier adopte ainsi une position nuancée : « Un regard d’espoir devant les potentialités offertes par la révolution numérique, mais aussi un regard critique devant l’urgence de mettre en place des politiques publiques solides, d’investir dans les infrastructures résilientes et d’assurer une régulation plus efficace pour que la télécommunication devienne un véritable levier de développement inclusif en Haïti. »
Il dit voir dans sa sélection une opportunité de porter ce sujet dans un cadre régional et international.
« Ce choix me motive encore plus à valoriser notre pays dans un espace régional et international. À travers le programme Líderes de LACNIC, qui rassemble des chercheurs de toute l’Amérique latine et des Caraïbes, je souhaite inspirer d’autres Haïtiens et Haïtiennes à faire entendre leur voix et à inscrire davantage Haïti sur la carte de la recherche et de l’innovation numérique », conclut-il.
Par Youbens Cupidon © Chokarella