Pour marquer la deuxième sortie de l’émission Carel In The Morning pour ce mois, le présentateur Carel Pedre a reçu, sur son plateau, la cinéaste haïtiano-américaine, le jeudi 2 avril. Lors de cet entretien, la Newyorkaise est revenue sur son histoire, les différentes difficultés qu’elle a dû affronter en tant que descendante d’une famille haïtienne pour obtenir ses documents légaux, ainsi que sur la projection de son film « Dual Citizenship » au Miami Film Festival, prévue le 14 avril prochain à Little Haïti.
Dans la diaspora haïtienne, les personnes disposant d’une double nationalité sont souvent confrontées à des démarches complexes lorsqu’elles cherchent à obtenir un passeport haïtien. Cette situation a concerné Rachelle Salnave. Influencée par sa mère, la cinéaste a entrepris de documenter les différentes étapes traversées par son père, Edouard Salnave, afin de redevenir haïtien, dans le but de lui permettre de revendiquer sa double nationalité.
Selon ses propos, elle a entamé ce travail dès ses premiers échanges avec son père sur le sujet. Par la suite, l’arrière-petite-fille du président Sylvain Salnave a poursuivi ses recherches en accompagnant son père au sein d’institutions haïtiennes chargées de la délivrance de documents pour les ressortissants du pays, en Haïti et à l’étranger. “L’idée c’était de suivre toutes les étapes du système sans demander de l’aide à personne, ni les avocats ni les travailleurs indépendants” raconte-t-elle.

Avant de se rendre en Haïti, Rachelle Salnave indique avoir tenté d’obtenir un passeport dans un consulat haïtien aux États-Unis. Les représentants lui ont alors conseillé d’effectuer les démarches en Haïti, estimant que la procédure y serait plus accessible. Cette expérience constitue le point de départ de son film « Dual Citizenship ». La réalisatrice précise toutefois que l’idée de ce projet remonte au tournage de son deuxième long métrage documentaire, « La Belle Vie ».
“J’avais rencontré un juge à Chicago qui s’appelle Leonel Jean Baptiste, avec son équipe il avait obligé le gouvernement haïtien à changer sa constitution afin de reconnaitre la double nationalité. Puisque la constitution de 1987 ne l’avait pas reconnue. […] J’étais surprise par cette approche, et je me suis dit que je peux réaliser un documentaire sur ce sujet ou du moins tester le système” déclare la réalisatrice.
Elle explique que son père n’était pas immédiatement favorable à cette démarche. “Il me demandait pourquoi ? Pourquoi ? Puis, mon père me disait que je peux le faire mais lui, non, parce qu’il a déjà prêté serment pour avoir la nationalité américaine” précise Rachelle. Selon elle, il a finalement accepté de participer au projet. “lorsqu’il a eu son passeport, il me disait : “Waw avec cela, je peux être président” rigole-t-elle.

La cinéaste indique avoir souhaité proposer un documentaire qui suscite à la fois une réaction et une réflexion sur cette situation. “Pour moi, l’idée était ridicule, c’est pour cela je voulais faire un film à base d’humour” explique-t-elle.
À travers ce long métrage, Rachelle Salnave aborde plusieurs enjeux liés aux relations entre Haïti et sa diaspora, notamment les rapports économiques entre les ressortissants vivant à l’étranger et leurs proches installés dans le pays. Elle observe que de nombreuses familles dépendent de proches qui, bien que d’origine haïtienne, ne disposent pas toujours de la nationalité sur le plan administratif. Elle souligne également que le pays dispose de ressources susceptibles de répondre aux besoins de sa population.
“J’espère que le film va permettre aux gens qui sont intéressés par la politique d’avoir une réflexion profonde sur la situation” lâche-t-elle.

Rachelle Salnave évoque par ailleurs son attachement à Haïti, nourri par les récits de sa mère durant son enfance. Dans les années 1980, elle raconte que sa mère l’emmenait régulièrement au cinéma. Cette expérience a contribué à développer son intérêt pour le septième art, notamment après la découverte d’un film du réalisateur américain Spike Lee.
Elle indique avoir souhaité raconter des histoires haïtiennes sous un autre angle, à l’image du travail de Spike Lee sur Brooklyn. Elle s’est ensuite rendue à l’Université de Miami pour poursuivre des études en cinéma. “C’est là que j’ai appris les techniques du cinéma” indique-t-elle. Elle y a réalisé un premier documentaire, « Harlem », consacré aux transformations liées à la gentrification de ce quartier new-yorkais.
Au fil de ses séjours en Haïti, la réalisatrice explique avoir ressenti la nécessité de documenter certaines réalités du pays peu visibles à l’international. “Quand j’allais Haïti en été avec mon père, c’est comme si j’ai un camera dans ma tête qui enregistre tous ce que j’ai vu. Puis, j’observe également beaucoup de choses que ma mère me racontait sur Haïti et ce que j’avais vu dans l’album de ma grand-mère” affirme-t-elle.

Elle établit également un parallèle entre certaines dynamiques observées en Haïti et celles de Harlem, notamment en ce qui concerne les formes de ségrégation sociale. Ces observations ont contribué à la réalisation de « La Belle Vie », un documentaire centré sur certaines réalités de la société haïtienne.
“ Je voulais faire un documentaire qui aborde la différence entre les races et les classes sociales. Mais un ami me conseille de ne pas pointer du doigt certaines familles car le sujet est sensible. Il me dit plutôt de parler de mon histoire” explique Rachelle. Elle précise que le tremblement de terre de séisme de 2010 en Haïti a ralenti l’avancement du projet.

Enfin, la réalisatrice évoque des expériences vécues à New York, où elle dit avoir été confrontée à des attitudes hostiles envers les communautés caribéennes, en particulier celles ne maîtrisant pas l’anglais. Elle décrit également un sentiment de décalage identitaire lors de ses séjours en Haïti, où elle indique ne pas toujours avoir été acceptée comme haïtienne. Ces éléments ont contribué à façonner son parcours et son travail cinématographique.
Regardez l’interview complète de Carel Pedre avec Rachelle Salnave sur la chaîne YouTube de Chokarella ci-dessous :
Par Youbens Cupidon © Chokarella



